D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours connu l’histoire de mon grand-père. J’ai grandi en sachant qu’il avait été un enfant caché pendant la guerre, que son père avait réussi à échapper à Auschwitz en s’évadant du camp de Beaune-la-Rolande, mais aussi en connaissant le destin tragique des nombreux membres de ma famille, qui ne sont jamais revenus des camps. Mon grand-père nous montrait des photos, des documents d’époque, mais aussi le porte-plume que son oncle lui avait gravé depuis le camp de Pithiviers. Mais comment préserver son témoignage pour pouvoir, à mon tour, transmettre son histoire à mes futurs enfants et petits-enfants, sans trahir ses souvenirs ? Il y a une dizaine d’années, avec ma mère et ma sœur, nous avons décidé de poser un téléphone sur la table à manger, d’activer le dictaphone, et de le questionner. Sur son enfance à Paris, sur la montée du nazisme, la première fois qu’il a porté l’étoile jaune, et lorsqu’il a échappé à la rafle du Vel d’Hiv. Nous répétons cette expérience plusieurs fois au fil des années. L’enregistrement est artisanal, mais il a le mérite de graver son histoire, et sa voix. Il y a deux ans, je me suis décidée à reprendre ces heures d’enregistrement, et à les retranscrire pour en faire un livre que j’ai offert aux membres de ma famille, et que j’ai eu la chance de lire à mon grand-père, quelques semaines avant qu’il ne nous quitte. Je n’oublierai jamais cet après-midi. Nous étions, ma sœur, ma mère et mon grand-père assis autour d’une table. Je lui lisais ses souvenirs accompagnés des photos de ses disparus, et à chaque page, il me disait “C’est vrai”. Comme s’il avait peur que l’on oublie cette “drôle d’époque”, comme il aimait l’appeler. C’est alors qu’une idée a commencé à germer.

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