Dans Les mots des autres, le Courrier international nous confronte à la foultitude de langues, dialectes et autres idiomes répandus sur notre belle planète. Pour certains, ils sont l’unique témoignage d’une culture passée (notamment les peuples indigènes de tradition orale, auquel cas leur contenu est plus important encore que leur forme). Et comme s’il n’y avait pas assez à faire, cette semaine, le podcast s’est intéressé aux langues de fiction !
A l’heure où l’imaginaire est enfin reconnu à sa juste valeur, où il devient populaire grâce aux auteurs opiniâtres et aux productions à gros budget, la journaliste Mélanie Chenouard sur le travail de véritables linguistes qui passent de longues heures à créer ex nihilo une langue pour un peuple tout aussi virtuel. En s’inspirant de la réalité, certes, mais avec plus ou moins de subtilité. N’est pas Tolkien qui veut !
Des elfes et des hommes
Et commençons avec lui, le bon père de la fantasy moderne. La linguistique était son métier, et avant cela une passion (il avait commencé dès l’enfance à inventer des langages cryptiques). J.R.R Tolkien en aurait inventé pas moins de trente, pour les différentes races de son immense œuvre, en Terre du Milieu mais aussi en Harad et en Rhûn. Il est arrivé que ces peuples soient d’ailleurs des prétextes pour mettre en avant les langues créées antérieurement ! Bien sûr, beaucoup se limitent à quelques expressions, pourtant il a aussi poussé deux variantes de langage elfique : le sindarin et le quenya. S’il n’est pas réellement possible de discuter avec ces langues, leur lexique est riche et quelques phrases furent posées par l’auteur lui-même. D’autres, s’inspirant de ses travaux, furent conçues pour les films.
De l’encre à l’écran
Dans la même veine, traitons du haut-valyrien. Comme Tolkien, Georges Martin a inventé plusieurs langues pour son Trône de fer, mais de façon beaucoup plus superficielle. Même l’idiome au centre de son intrigue ne contenait, à la base, que trois pauvres mots. Avec l’essor de la série adaptée, il a fallu un linguiste professionnel pour étoffer un peu la question. Il n’est pas dit quelle fut la participation de l’auteur dans ce projet.
La langue des étoiles
Moins accessible peut-être, le fameux klingon de M. Spok, une sorte d’elfe en combinaison bleue moulante. De la même manière, ce qui était un élément secondaire de Star Trek a été développé pour répondre au besoin des fans, au point de traduire certains livres classiques dans ce langage fictif ou d’éditer un Scrabble klingon ! Aujourd’hui, on recense plus de 2000 personnes confirmées pouvant marquer “klingon” sur leur CV (des fois que…) Le linguiste en charge de ce dialecte sera le même qui, quelques années plus tard, créera les rudiments de l’atlante pour le film de Disney Atlantide : l’empire perdu.
L’anti-langue
Dans la dystopie terrifiante de réalisme d’Orwell, 1984, un Parti unique impose la pensée correcte, épie tous les citoyens, contrôle de A à Z leur travail et leurs relations. Et il bannit la culture, notamment en appauvrissant le langage. Pour cela, Orwell une “novlangue”, censée simplifier la communication. En vérité, elle sert surtout à chasser des mots qui déplaisent au gouvernement (ex : pauvreté, licenciement) au profit de litotes et autres tournures de phrases politiquement correctes. D’ailleurs, certaines personnes actuellement interviewées dans les JT semblent avoir pris des cours de novlangue…
C’est pas sorcier, Harry !
S’ils mentionnent plusieurs dialectes propres aux créatures magiques, les sept tomes de Harry Potter contiennent surtout des néologismes (fourchelang), des noms propres (Snape/Rogue, Hogwarts/Poudlard) et des jeux de mots (“I am/Je suis Lord Voldemort”). Ce fut un vrai travail d’orfèvre que de traduire tout ceci ! Et même avec beaucoup d’application, certaines subtilités ont été inévitablement perdues (appeler Luna “Loony” fonctionne mieux que la traduction “Loufoqua”). Cet épisode n’en parle pas, mais Harry Potter c’est aussi des sortilèges, une tambouille anglais-latin pour ceux bénéfiques et à base d’araméen pour les sorts interdits. J.K. Rowling avait donc, elle-même, fait un travail linguistique considérable en amont de son écriture.