Il y a cinq ans, les journalistes Hélène Servel et Tifenn Hermelin se sont rendues dans les Bouches-du-Rhône afin de connaître les conditions de travail et de vie des travailleurs détachés sous contrat avec des sociétés d’intérim espagnoles et employés sur les exploitations agricoles. Ce qu’elles ont découvert : mauvais traitements, menaces, violences envers les travailleurs et travailleuses et l’omerta pesant sur quiconque voudrait en témoigner. Lauréates de la première bourse Rosenthal, Hélène Servel et Tifenn Hermelin rendent compte de leur enquête dans le documentaire audio « Travailleurs détachés, les dessous d’une exploitation ». Podcast Magazine a pu s’entretenir avec les deux journalistes.
Qu’est-ce qui vous a mis sur la piste de cette enquête ?
Tifenn Hermelin : On connaissait la situation de manière lointaine depuis pas mal d’années. Pour ma part, je suivais ce qui se passait en Italie du Sud et en Espagne, donc c’était un sujet que j’avais en tête depuis pas mal de temps en me disant qu’on avait un angle mort sur ces questions-là pour le le sud de la France.
Hélène Servel : Je suis née dans la région et j’ai grandi en plein de milieu de cette zone agricole. Ce sont des questions dans lesquelles j’ai baigné de loin depuis longtemps. Ce n’était pas quelque chose qui était inconnu à mes oreilles lorsque j’ai commencé à m’y intéresser en tant que journaliste lors de mes premières enquêtes pour la revue indépendante l’Arlésienne. Pour le documentaire, on s’est d’abord intéressées à la communauté, plutôt importante, de travailleurs et travailleuses d’origine latino-américaine installée dans la ville de Beaucaire depuis une dizaine d’année. C’est comme ça que l’on a compris que c’était par le travail détaché, par de grosses entreprises d’intérim que ces personnes étaient arrivées là. Puis, au fil de nos recherches, on a trouvé les rares procès intentés, notamment une affaire qui nous a permis de tirer le fil.

Vous avez décidé de réaliser un documentaire sonore. Quels sont les avantages du média audio sur une enquête comme la vôtre ?
TH : C’est un médium facile d’approche, autant pour le journaliste que pour l’interviewé. Il permet l’anonymat, beaucoup plus que l’image. C’est incroyable comment les personnes parviennent à se livrer, beaucoup mieux qu’avec une caméra.
HS : Pour avoir travaillé sur cette question depuis cinq ans, j’ai l’impression que le média audio a également permis aux personnes à qui on a rabâché le sujet de prendre conscience de la situation. Avoir la voix des travailleurs, l’environnement sonore dans lequel ils évoluent, donne une dimension beaucoup plus tangible.
TH : Grâce à l’audio, la matière première, la voix, reste intacte, même si elle est un peu retravaillée au montage. En termes d’émotions, entendre le grain de voix de quelqu’un, son accent, ses silences… c’est difficile de retranscrire ça à l’écrit. Pour moi, c’est ce qui fait sa force.

Photo prise par Eric Besatti entre 2020 et 2021.
Quelles ont été les difficultés auxquelles vous avez été confrontées lors de l’enquête ?
TH : La première difficulté c’était l’accès aux témoignages. Énormément de personnes sont au courant de la situation, par contre, très peu osent témoigner. La première fois que l’on a essayé de rentrer chez les arboriculteurs, on s’est fait poursuivre par trois voitures… De l’extérieur, on se dit que c’est la France, que ça va aller… non, le danger est là. Dans ce contexte, c’est hyper important d’avoir le soutien de la bourse Rosenthal, avec des professionnels du média Blast et son équipe rodée sur ces questions d’investigation.
HS : C’est un sujet extrêmement délicat, on n’a pas pu sortir les enregistreurs n’importe comment. On a énormément de témoignages réalisés dans la discrétion d’un bureau. On avait des super sons, des super séquences mais on ne pouvait pas tout utiliser parce que ça mettait en danger des personnes. Même pour nous, on ne pouvait pas rentrer sur les exploitations de certains agriculteurs parce qu’on risquait de se faire menacer. C’est d’ailleurs ce qui s’est passé en 2020 lorsque je me suis rendue sur une exploitation avec l’équipe d’Envoyé Spécial…
TH : Et encore, en tant que journaliste, femme blanche et européenne, on n’est pas en première ligne de cette violence. C’est une violence structurelle qui fait fonctionner ce système et ce sont les travailleurs et travailleuses, de surcroît lorsqu’ils sont racisées et encore plus lorsque ce sont des femmes, qui se prennent cette violence.
Qu’est-ce qui permet à ce système de perdurer ?
TH : Ce ne sont pas que des violences individuelles. Il y a tout un système qui existe autour de ça : l’agriculture intensive, l’industrie, la puissance des gros agriculteurs locaux, … Il n’y a aucun intérêt pour les pouvoirs publics à aller creuser ces questions. À partir du moment où il n’y a pas de procès, que les enquêtes capotent, ce sont des signaux envoyés aux travailleurs et travailleuses… C’est pour ça que ce système continue encore aujourd’hui.
HS : Dans le documentaire, on a voulu souligner la politique de laisser-faire des pouvoirs publics… Ça les arrange bien que cette industrie continue à fonctionner, quel qu’en soit le prix. Révéler les conditions de travail et de vie de cette main-d’œuvre étrangère remet tout ce système en question.

Photo prise par Eric Besatti entre 2020 et 2021.
À l’inverse, y a-t-il eu des “facilitateurs“ dans l’enquête ?
TH : Bien sûr. Comme la question du temps long. Avoir une enquête qui dure cinq ans permet d’avoir une présence constante sur le terrain et de mettre en confiance les personnes qu’on interviewe. Ça permet de connaître son sujet de manière fine, de ne pas faire des présupposés ou des raccourcis, ce temps long permet la complexité. L’autre “facilitateur“, c’est la présence sur le terrain de personnes qui se mobilisent, assurent une permanence juridique, des rassemblements et de l’accompagnement lors des procès.
Dans quelle mesure la bourse Rosenthal vous a aidé à la réalisation de votre documentaire ?
HS : C’est le documentaire qui a été permis par la bourse, pas tant l’enquête qui était déjà lancée. Mais cette bourse nous a donné des moyens financiers, du prêt de matériel, un cadre de diffusion… ce qui a permis la mise en forme de cette enquête.
TH : On a également pu faire appel à un musicien, Alexandre Larcier, pour qu’il nous aide à habiller le récit avec une musique originale. Il a intégré des sons que l’on avait enregistrés. Par exemple, j’avais enregistré des bruits de canons anti-grêle, ce sont des bruits assez impressionnants, réguliers comme un métronome. Ou encore des bruits d’usine de conditionnement de fruits et légumes, c’est assez lunaire, ce sont des sons psychédéliques. Ça nous semblait intéressant d’intégrer ces bruits dans la musique originale.
HS : Cette région est un endroit très particulier et c’était important de rendre l’environnement sonore de ces lieux, de le faire transparaître dans le documentaire.
Un documentaire en deux épisodes d’Hélène SERVEL et Tifenn HERMELIN, lauréates de la bourse Rosenthal 2022.
Co-réalisation : Vincent DECQUE
Une production du studio ECRAN SONORE et en partenariat avec Blast.